Du désert au foyer : apprendre la fraternité. « Jésus fut emmené par l’Esprit dans le désert » (Mt 4, 1).
Il est frappant que la première initiative de la mission de Jésus Christ ne soit pas d’aller vers les autres, mais d’être conduit à l’écart. Comme si l’amour véritable ne pouvait naître que d’un préalable silence. Avant de parler, avant de guérir, de rassembler, il consent à être dépouillé. Le désert n’est pas une parenthèse : il est la matrice. Là se défont les fausses sécurités, là tombent les illusions de puissance, là l’homme cesse de se croire à l’origine de lui-même pour se recevoir entièrement du Père.
Peut-être est-ce cela, au fond, la condition de toute fraternité : reconnaître que nous ne nous appartenons pas. Que nous sommes donnés. Donnés à Dieu, donnés les uns aux autres.
Le Carême nous reconduit à cette vérité première. Non pour ajouter une performance spirituelle de plus, mais pour désapprendre. Nos privations ne valent rien si elles ne deviennent pas disponibilité. Il ne s’agit pas de nous durcir par l’effort, mais de nous rendre plus aimants. Car nous ne suivons pas Dieu par crainte de mal faire, nous le suivons par amour pour Lui.
Alors quelque chose se déplace en nous. Nous découvrons que notre foi n’est pas seulement verticale. Trop souvent, nous cherchons Dieu en hauteur tout en évitant nos frères à côté de nous. Pourtant, ce sont souvent nos relations blessées, injustices anciennes, mémoires et silences accumulés qui obscurcissent notre prière. Le mal ne disparaît pas par abstraction, il se guérit dans la rencontre. Demander pardon, parler vrai, demeurer ensemble malgré les tensions : voilà peut-être l’ascèse la plus exigeante.
Les premières communautés des Actes des Apôtres l’avaient compris. Elles n’étaient ni parfaites ni idéales, mais elles persévéraient : elles partageaient le pain, leurs biens, leurs vies. L’Esprit Saint n’était pas une dévotion facultative, mais le souffle même qui transformait des individus dispersés en un seul corps. La foi cessait d’être un discours pour devenir une manière d’habiter le monde.
Aujourd’hui encore, l’Église n’a sans doute pas besoin d’entendre davantage. Elle a besoin de voir. Voir des vies réconciliées, des maisons ouvertes, des paroles qui relèvent. Des témoins plus que des théories.
Ainsi le désert ne nous éloigne pas du monde : il nous y renvoie autrement. Et peu à peu, nos existences deviennent ce temple de chair où Dieu choisit de demeurer, non dans la solitude, mais dans la fraternité vécue.
Beau et saint Carême à chacun.
Thomas Merlaud